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 Migrant de Méditerranée [Nouvelle]

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celineb

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Messages : 1185
Date d'inscription : 21/09/2017
Localisation : Hauts-de-France

MessageSujet: Migrant de Méditerranée [Nouvelle]   Lun 16 Oct - 8:38

Migrant de Méditerranée

       Minuit. L’obscurité est totale. Il fait froid. Un enfant pleure. Des bruits de pas, des bousculades. Réveillé sans ménagement avec mes compagnons, je suis poussé vers la sortie du baraquement par un homme brutal, pressé. Je saisis au passage mon sac à dos qui attend chaque soir au bas de mon lit de camp.

       Le temps presse, en effet, il faut embarquer. Nous sommes acheminés par camion jusqu’à la côte. Dans ce petit port turc, le calme règne sauf en un point précis, là où se tiennent, serrés les uns contre les autres, une foule de familles, d’isolés, candidats à la traversée vers la liberté.

       Je suis Syrien, j’ai vingt-deux ans, je m’appelle Omar. J’ai quitté mon pays il y a quelques semaines. Après ce camp de transit où l’on nous a parqués, attente interminable, j’espère enfin traverser la Méditerranée. J’ai payé très cher cet espoir, tout mon argent, je n’avais pas grand-chose, je n’ai plus rien. Depuis Damas où j’étais employé chez un photographe, le voyage a été difficile mais à présent, je touche au but. Je me suis séparé de mes proches, j’espère qu’ils pourront me rejoindre en Angleterre.

       Nous embarquons sur le bateau, un chalutier délabré à plusieurs niveaux. Je me rends compte qu’il y a une hiérarchie des malheureux : les Africains dans les soutes, les Syriens au-dessus. Une question de prix de la traversée, probablement. Dirigé brutalement vers le pont supérieur, un individu de haute taille me fait signe de rester dans ce coin, à l’air libre, de m’installer à côté de la foule qui est déjà là.

       Car nous sommes nombreux sur ce navire, des dizaines, des centaines peut-être. Certains sont surchargés de paquets, d’autres d’enfants qui crient très fort dans le noir. Je m’accroupis sur le sol métallique, serrant mon maigre bagage contre moi. J’essaie de me réchauffer mais la nuit est froide.

       Tout va très vite. Harcelés, houspillés par les passeurs, tous ont embarqué sur le vieux paquebot. Au bout de quelques minutes, nous appareillons. Dans quelle direction ? Les îles grecques sans doute, mais surtout les eaux internationales où les marchands de liberté conduisent le bateau. Là, ils savent que des âmes charitables viendront nous secourir.

       Le pilote plonge, abandonne l’embarcation. Nous voilà isolés, lancés dans le noir vers le large. Un mouvement de foule commence à se former. Heureusement, un grand gaillard déterminé réussit à calmer les passagers qui ont vu, effrayés, le marin se sauver. Il branche son GPS, prend les commandes du bateau, expliquant qu’on lui a montré comment faire avant le départ.

     Je frissonne, le chalutier tangue dans le courant, nous nous éloignons lentement des côtes. J’entends des craquements effrayants, une odeur d’huile de moteur et de poisson pourri plane en permanence sur le pont. Les vagues sont de plus en plus fortes, les hurlements des enfants redoublent. Je plains ceux qui sont entassés sous le pont supérieur. Cela doit être horrible : suffoquer en étant cahoté au milieu de groupes humains désorientés ou affolés. Cela m’aide à supporter mon sort, même si le froid pénètre mes os à présent.

       J’espère que notre pilote improvisé sait où il va. Le minutes passent, où sommes-nous ? Le ciel est opaque au-dessus de nos têtes, des nuées l’obscurcissent. Pas une étoile pour se guider, pour espérer. Pourvu qu’il ne pleuve pas. Sur le pont, les larmes des enfants ont à maintenant remplacé les cris. Cela doit être la fatigue, qui pèse sur tous. Je voudrais me boucher les oreilles, ne plus entendre cette détresse qui me pénètre malgré moi. Et je ne peux rien faire, sinon attendre, et me taire.

       Une envie de pleurer me brûle les yeux, un sanglot monte dans ma gorge, je suis perdu. Pourtant, j’ai voulu partir, je n’avais pas le choix, d’ailleurs, on allait me tuer. J’essaie de sauver ma vie mais je n’y arrive pas, je suis désespéré, je grelotte dans le noir. Je n’ose pas penser à ce qui m’attend, je ne connais personne en Europe. J’essaie de me ressaisir, il faut tenir jusqu’au bout, tout cela va cesser.

       Au moment où je me tiens ce discours réconfortant, un choc sourd ébranle la carcasse du navire. Très vite, un groupe d’hommes armés, habillés de noir, saute sur le pont. Nous sommes abordés par des pirates des mers. Je le redoutais obscurément. Que va-t-il se passer ? Où aller, impossible de fuir, nous sommes à leur merci.

       Les voilà. Un grand gaillard se dresse devant moi, armé jusqu’aux dents. Il me fait signe de vider mes poches, fouille brutalement dans mon sac, jette son pauvre contenu sur le pont. Il en est pour sa peine, évidemment, je n’ai pas d’argent, il ne me reste plus rien. Il me dépasse, se dirige avec ses compagnons vers la cabine de pilotage. J’entends des cris, les enfants hurlent à nouveau de terreur, les mères ne parviennent pas à les calmer.

       Dans un brouhaha, la bande de pirates quitte finalement le navire, après avoir volé ce qu’ils pouvaient et en particulier le moteur de notre embarcation, que je vois chargé sur leur canot. Nous voilà livrés aux flots noirs, sans possibilité de nous diriger. Quand donc ce cauchemar cessera-t-il ?

    Le bateau tangue de plus en plus. Le vent redouble, je l’entends souffler sans relâche, me glaçant cruellement. Je grelotte. L’homme qui dirigeait tant bien que mal le navire sort de la cabine, il a la tête en sang. Il a dû résister face aux pirates. C’était sans espoir. Je le plains de tout mon cœur.

       Je n’en peux plus, j’étouffe, en dépit du vent qui me plie presque en deux. Je me lève, traverse le pont encombré, la tentation est forte de me jeter dans l’eau noire qui bat les flancs du bateau. Des hurlements s’entendent, en provenance des ponts inférieurs. Que s’est-il passé plus bas ? Je l’ignore, je ne vois rien, j’entends seulement cette détresse humaine qui me tord les entrailles.

       A ce moment précis, une lame plus forte frappe le chalutier qui se met à tourner sur lui-même, dans un mouvement giratoire fou. Nous sommes projetés sur le sol, nous écrasant les uns les autres. La vague suivante est la bonne, le navire se penche sur la mer déchaînée. J’essaie de ne pas basculer dans le vide, je m’accroche à un cordage, la douleur est insupportable. Je sens que je lâche le filin, je viens m’écraser contre le rebord presque immergé du bateau. Je ne suis pas seul. De nombreux passagers ont également glissé, beaucoup sont passés par-dessus bord. Des hurlements de douleur s’élèvent du navire, devenu enfer flottant.

       Le chalutier s’immobilise, oblique, incliné sur l’eau frémissante. C’est la fin, il ne tiendra plus longtemps et nous non plus. A ce moment, j’entends des sirènes bruyantes qui me percent les tympans. Nous avons été repérés, ce sont les secours. Dans une clameur immense, à la lueur de projecteurs puissants, un canot s’efforce de venir en aide aux passagers coincés sur ce bateau du diable. C’est fini, on va me permettre de sortir de là. Les secours s’organisent, d’autres sirènes prennent le relai. Plusieurs embarcations doivent être sur zone maintenant. Je suis sauvé.

       Que voulez-vous savoir de plus, Monsieur l’agent ? Je vous ai raconté ma traversée. Je suis migrant de Méditerranée.

FIN

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MessageSujet: Re: Migrant de Méditerranée [Nouvelle]   Lun 16 Oct - 13:47

une histoire qui m'interpelle !!!!!
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hortensia

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MessageSujet: Re: Migrant de Méditerranée [Nouvelle]   Lun 16 Oct - 21:13

elle est triste cette histoire
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celineb

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Localisation : Hauts-de-France

MessageSujet: Re: Migrant de Méditerranée [Nouvelle]   Lun 16 Oct - 23:01

Merci !

Mais non, elle n'est pas triste, il sauve sa vie, mais c'est la réalité.

Toutes les informations ou précisions que je donne proviennent de sources journalistiques.

Et bonne nuit !

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MessageSujet: Re: Migrant de Méditerranée [Nouvelle]   

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